Le problème Rancourt



Publié le 26 Mars 2009
Publié le 16 Juin 2010
 

Laurent Côté, École secondaire l’Alternative

Sujets :
Université d’Ottawa , Parlement afghan , Association canadienne , Canada

Denis Rancourt est professeur titulaire de physique à l’Université d’Ottawa. Reconnu pour ses travaux en magnétisme, il est en conflit avec son employeur depuis plusieurs années à cause de ses méthodes d’enseignement extrêmement controversées. En décembre 2008, M. Rancourt a été expulsé du campus universitaire par des membres du personnel de sécurité. On lui a interdit d’y revenir – le campus étant, bien évidemment, la propriété de l’Université – et on l’a informé que des procédures seraient mises en œuvre pour obtenir son congédiement.

Officiellement, l’Université d’Ottawa reproche à Denis Rancourt d’avoir attribué la note maximale à tous ses élèves de quatrième année dès le premier jour de classe. Mais il est dans le collimateur de ses supérieurs depuis assez longtemps. En 2005, M. Rancourt avait suscité l’ire de plusieurs collègues en faisant de l’activisme social dans un cours de physique de l’environnement. Il s’était défendu en expliquant que c’était un acte volontaire de protestation contre l’ingérence de l’Université dans son enseignement. M. Rancourt s’était aussi rendu célèbre en fondant un club de cinéma politique, sans le consentement de l’Université, qui se réunissait chaque semaine dans un local prêté. On lui a reproché d’exprimer ses opinions politiques pendant ces séances et d’inviter des personnalités controversées comme Malalai Joya, une députée du Parlement afghan qui milite contre la présence militaire occidentale dans son pays.

La situation de Denis Rancourt soulève plusieurs questions importantes au sujet de la liberté académique. Jusqu’à présent, il n’y a pas de définition universellement reconnue de cette doctrine et il existe des divergences d’opinions importantes au sein même du corps professoral. L’Association canadienne des professeures et des professeurs d’université, un groupe de pression qui dit représenter 65 000 universitaires au Canada, définit la liberté académique comme «le droit d'enseigner, d'apprendre, d'étudier et de publier sans craindre l'orthodoxie ou la menace de représailles et la discrimination». Mais cette définition ne trouve pas écho chez tous les professeurs qui ont été rencontrés pour ce reportage. L’un d’entre eux, qui a souhaité rester anonyme, pense plutôt que la liberté académique concerne «le droit de choisir son domaine de recherche et ses méthodes de travail».

Un problème fondamental est de savoir si la liberté académique s’applique uniquement à la recherche ou si elle a aussi sa place en salle de classe. À l’Université d’Ottawa, les professeurs ont la pleine discrétion de tout ce qui trait à l’organisation de leurs cours et au style d’enseignement. Par contre, le contenu du cours doit se conformer à l’intitulé et le système de notation du département doit être respecté. Pour Denis Rancourt, ces deux obligations constituent une restriction de la liberté académique, mais l’Université réplique que c’est la seule façon d’assurer la qualité de l’enseignement et la cohérence des notes.

Les étudiants sont divisés sur la question. Si certains ont dit craindre que l’attribution de notes gratuites par M. Rancourt ne diminue la valeur de leur diplôme, d’autres se sont portés à la défense du professeur de physique en affirmant que toutes les méthodes devaient être tolérées à l’Université. Ce qui reste clair, c’est que la question de crédibilité du diplôme doit être prise au sérieux. Les étudiants passent au minimum quatre années de leur vie à l’Université et ils ont le droit d’exiger que leur travail soit reconnu. Cela ne veut pas dire qu’il faut dogmatiquement adopter le système de notation conventionnel (plusieurs Ivy League utilisent le système pass/fail dans certains cours), mais il faut clairement définir la valeur du travail de l’étudiant et des notes qui lui sont attribuées.

Jusqu’à nouvel ordre, Denis Rancourt reste banni du campus en attendant que l’Université et le syndicat décident de son sort. Cette affaire n’aura fait aucun bien à l’Université d’Ottawa, mais quel que soit son dénouement, elle aura jeté la lumière sur plusieurs questions fondamentales de liberté académique qui restent non résolues.

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